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20/11/2013

Affaire Taubira : Saint-Germain-des-Prés voudrait nous donner des leçons de vie ?

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Ce n’est un secret pour personne : en des temps affligeants qui conjuguent misère et grotesque, et qui voient le Président périr dans les abysses de l’impopularité, l’on rechigne rarement à détourner l’attention du peuple par quelques histoires habilement tournées qui ne feraient d’ordinaire même pas jaser une cour de récréation (allez savoir pourquoi, avec les adultes, ça marche à tous les coups).

Je m’étais donc fermement promis de ne pas parler de l’affaire Taubira, pensant qu’il serait plus intelligent, plutôt que d’alimenter la déferlante, de la laisser faiblir et s’anéantir comme un vieux ballon crevé – tout ce qu’elle mérite ! Mais me voilà prise de court. Comme un vieillard qui refuse de mourir et que l’on se surprend à retrouver vivant chaque matin, plus pimpant encore que la veille, l’affaire Taubira n’a toujours pas épuisé son heure de gloriole médiatique.

C’est d’abord une horde d’écrivains qui sont successivement montés à la tribune : Christine Angot, Virginie Despentes et Marie Darrieussecq, qui vient de dédier son prix Médicis à Christiane Taubira ; en d’autres termes, tout ce que la littérature a fait de meilleur (si j’étais mauvaise langue, j’ajouterais qu’avec des amis pareils, Taubira n’a pas besoin d’ennemis, mais restons sérieux). Puis une tribune dans le JDD, « Nous sommes tous des singes français », signée entre autres par Jeanne Moreau, Denis Olivennes, Benjamin Stora. Puis le renforcement de la garde de Christiane Taubira (qui passe de six à neuf gardes du corps). Puis une manifestation à Angers, une grande marche prévue ce 30 novembre, 30 ans après la Marche des Beurs. Et ce n’est pas fini (après j’arrête, promis), l’inévitable BHL qui a réuni autour de madame Taubira, ce dimanche 17 novembre, toute une assemblée de personnalités, parmi lesquelles Angot et Darrieussecq, pour un meeting de soutien.

Voilà. Le feu est parti. Avide, il s’alimente de la moindre brindille qui lui est jetée. Sans vergogne, on presse le citron jusqu’au bout. L’affaire Taubira entend s’éterniser. Et puisque l’ignorance légitime ne nous est plus permise, il faut comme tout le monde se traîner à la tribune pour ne pas laisser sans réponse cet outrage au bon sens et à l’honnêteté qui se répand avec ridicule et nous déshonore.

En premier lieu, je m’étonne. Comment se fait-il que nos politiciens et nos médias, d’ordinaire si alertes, ne découvrent que maintenant l’art de l’insulte politique et de la métaphore animalière qui taxait jusque-là Cécile Duflot de vache, Nadine Morano de dinde, ou Marine Le Pen de truie ? Comment se fait-il, coin coin, que l’on ne s’indigne pas outre mesure que des antifas blessent une gamine avec des pierres ou que des membres du FN soient passés à tabac ?

Tant d’emphase pour une histoire parmi d’autres ! Que nous prépare-t-on au juste ? Une petite loi ? Un changement de grande ampleur ? Ou – tiens, personne ne s’en serait jamais douté ! – les élections ? À l’heure même où François Hollande gigote au fond du puits avec ses 15 % d’opinions favorables, à l’heure où l’Union syndicale des magistrats accable Christiane Taubira de critiques impitoyables, à l’heure où le pays s’enlise dans le désespoir et la colère, quel gouffre politique vient combler cette affaire qui accapare les esprits, de gauche à droite ?

Comme il est drôle de voir la gauche désigner comme coupables la droite, l’extrême droite et tous ceux qui auraient contribué à libérer la parole nauséabonde, de Rioufol à Zemmour, en passant par Soral et Naulleau. Car n’est-ce pas cette même gauche, aussi républicaine que fréquentable, qui a usé de toutes les manœuvres pour faire grimper le Front national en vue de briser en deux la droite française ? Mais voilà que la machine infernale échappe à son créateur ! Voilà que le FN se taille peu à peu la part du lion et n’entend plus jouer les petits arbitres du second tour : la jeunesse et les élites (cadres, travailleurs libéraux, intellectuels et personnalités) viennent maintenant grossir les rangs de ce parti déjà fort d’un électorat populaire délaissé par les socialistes de Terra-Nova. Marine Le Pen, qui avait aussi sa petite stratégie de dédiabolisation, a fait du ménage et passé un coup de vernis sur ce parti que tant de Français redoutaient. Et si les anciens du FN sont amers, qu’importe ! Le parti grimpe et ce n’est pas l’UMP, devenue la nouvelle machine à perdre du cirque politique, qui viendra lui faire ombrage.

Alors maintenant, que reste-t-il à la gauche, à part le scandale éploré ? Avec l’excitation du désespoir, elle pédale, la pauvre ; elle utilise ses dernières cartouches. Et qu’importe que cela ne dupe personne, pas même les lecteurs de Libération, elle n’a plus rien à perdre. Nous, oui. Nous avons tout à perdre à perpétuer cette affaire par nos écrits et nos paroles, pourtant nécessaires.

Car contrairement à Christine Angot, ce qui me tue, ce qui me saisit à la gorge, ce qui m’atteint et me meurtrit, pour reprendre les termes qu’elle utilise dans sa prose liquide, sa sinistre flotte verbale, ce n’est pas une histoire de bananes et de fruits exotiques.

Ce qui me tue, c’est le souci du père qui ne sait pas comment annoncer à ses enfants et à sa femme qu’il a perdu son travail, et qu’il n’en retrouvera pas un de sitôt, car personne ne veut d’un cinquantenaire usé comme un vieux torchon. Ce qui me tue, c’est le tendre sourire d’une mère terni par l’inquiétude et la fatigue. Ce qui me tue, c’est l’enfance sacrifiée qui a vu ses parents malades ou en pleurs, et qui les a surpris un soir, dans la cuisine, à se tourmenter à propos des dettes et des factures devant leur café encore brûlant. Ce qui me tue, c’est le sans-abri qui erre, sa tristesse pour seul bagage, et dont la vue vous gonfle d’amertume et de remords. Ce qui me tue, c’est le regard de celui qui n’a jamais vu la mer, ou la douleur de l’exilé qui n’a pas pu retourner au pays pour enterrer son propre père.

Ce qui me tue, mais ce qui me ravive finalement, c’est que ce troupeau d’indignés compte des sous-écrivaillons si médiocres, des penseurs tellement liquides qu’il n’en fallait peut-être pas davantage pour décrédibiliser une cause. Surtout, restez comme vous êtes, et continuez d’outrager le monde de votre mépris ; c’est dans l’orgueil blessé que germent les révolutions.

 Altana Otovic

 

 

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