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01/05/2013

Regards sur la France actuelle

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Tout n'est, en fait, qu'une question de mémoire. Et l'on sait combien la mémoire est l'un des facteurs essentiels de la personnalité et de l'identité. Mais l'on connaît aussi ses limites, ses failles, ses approximations, ses certitudes mensongères, ses élaborations rétrospectives, ses oublis sélectifs, ses anachronismes...


J'ai souvenir d'un passage du célèbre film d'Abel Gance, Napoléon, où était égrenée par les sentinelles de nuit de l'Armée d'Italie, en guise de mots de passe, des nom de batailles cruciales pour notre pays, Bouvines, Rocroi, Fontenoy... Je me demande si ces souvenirs glorieux qui, manifestement, signifiaient encore quelque chose pour des Français de 1927 (le cinéma étant une industrie culturelle de masse), présentent encore quelque intérêt pour le consommateur spectateur de 2013, et surtout pour la grosse classe moyenne, qui constitue le ventre mou de la société en même temps que sa conscience.


Quelle conscience, au juste ?


On pourrait s'appuyer sur l'instinct qui, comme la Terre, ne saurait mentir. Un de Gaulle, par exemple, comme beaucoup d'hommes et de femmes nés à la fin du dix-neuvième siècle, affirmait la permanence des peuples, la persistance de leurs traits distinctifs, qui, après une catastrophe, pouvaient reparaître comme une source résurgente. Un instinct, donc, se manifeste, quel que soit le moment, et même, quel que soit le lieu. Le peuple québécois, perdu dans la masse anglo-saxonne, exprime, malgré tout, le génie d'une France qui l'avait pourtant abandonné.


La geste gaullienne serait une illustration convaincante de cet acte de foi dans la pérennité de la Nation. Cette mystique n'est d'ailleurs pas sans supposer une traduction politique, car entre l'expression de cette identité singulière et ce qui en fait l'incarnation, le peuple, il ne saurait y avoir que des intermédiaires qui en opacifient le rapport, et le trahissent parfois.


On mettra de côté la question d'une problématique « race » française, dont on sait qu'elle n'existe pas d'un point de vue génétique, à moins d'en saisir le sens dans une acception fort large, qui se rapporterait à une filiation historique, à une généalogie patriotique, qui ne saurait être, pour un pays comme la France, qu'intimement liée à la structuration d'un Etat générateur d'un espace unifiant des « ethnies » diverses.


L'imaginaire vaut autant, en Histoire et en politique, que des faits en apparence plus solides. L'essentiel, pour appréhender la France actuelle, est de savoir ce qui en fonde la mémoire. On reste très circonspect en ce domaine, et une enquête exhaustive serait opportune, notamment chez les plus jeunes.


Quoi qu'il en soit, les événements récents ont pris des allures de divine surprise pour maints commentateurs « nationaux » de la chose publique. Le mouvement de protestation contre la loi Taubira, la « manif pour tous », dont la figure emblématique est Frigide Barjot, et sa déclinaison plus politique, le « Printemps français », conduit par Béatrice Bourge et, en sous-main, par des groupes identitaires ou traditionalistes, comme Civitas, donne l'impression jubilatoire du « revival » d'une France méprisée et occultée par les élites qui se révèle enfin. Un coming out national, en quelque sorte. La population silencieuse, qui paie ses impôts, élève correctement ses enfants, respecte les lois, sinon même les traditions, semble se lever, s'insurger contre un désordre éthique, destructeur de la société, de nos usages et de nos valeurs.


Les rêves de révolte, de « mai 2013 », d'explosion politique, nourris par le ressentiment social croissant, les déconvenues de l'équipe au pouvoir, qui poursuit, sur le même chemin néfaste que les dirigeants de droite qui l'on précédée le travail de destruction de notre pays, n'ont pas manqué de se manifester ici ou là. Et certes, la colère populaire est telle qu'une étincelle peut mettre le feu, comme il suffit d'une extension de la lutte des étudiants, en 1968, pour que le « mouvement du 22 mars » devînt ce que l'on a appelé les « événements », et même parfois la « révolution », en tout cas une explosion qui a pu prendre des allures insurrectionnelles. Il faut se replonger dans les détails de cette période pour prendre la mesure du désarroi de l'Etat de ce temps, qui n'est pas sans rappeler les errances du pouvoir actuel.


Cependant, une simple évaluation rétrospective permettra de remettre, si l'on ose dire, les pendules à l'heure. C'est devenu un truisme, maintenant, que de rappeler comment les chefs des groupuscules gauchistes de la fin des trente glorieuses, qui voulaient renverser Babylone pour instaurer un régime égalitaire, sont devenus les éléments les plus performants de la nouvelle société postmoderne, décomplexée, adepte du fric roi, de la manipulation idéologique cynique et de la destruction de tout ce qui fonde une vie décente. Les Gracques sont devenus des Néron, sans grosse crise d'identité. On croyait renouveler une Spartes à la sauce chinoise, on s'est retrouvé dans un fast food.


Les années soixante, en France, sont une période que l'on se garde bien de rappeler, sauf sur le mode de la dérision. Elles n'apparaissent pas seulement comme une ère « miraculeuse » de croissance économique, privilège qui n'appartient pas seulement à la France d'alors, mais, à la lumière de l'effondrement universel des quatre décennies dernières, comme une tentative de renforcement de la communauté nationale par l'action volontariste de l'Etat, un môle de résistance au déferlement américain et à l'agression communiste. Quelle ne fut pas la surprise des partisans du général de Gaulle de constater combien la fracture était abyssale entre une France officielle, orgueilleusement ac-boutée sur un passé glorieux, archéomoderniste, si l'on peut dire, essayant de tracer une « troisième voie » équilibrée entre socialisme et libéralisme effréné, et une France sourdement minée par la société de consommation, hédoniste, soucieuse d'accumulation de biens de consommation et de bonheurs privés, attentive aux messages de « libération » sexuelle, d' « épanouissement » et d'expression décloisonnée. Il est intéressant de suivre les débats qui eurent lieu, à ce sujet, notamment dans le domaine éducatif.


On appellera « américanisme » ce courant universel qui emporta presque tout, y compris une certaine Amérique. C'est un mouvement qui s'appuie puissamment sur ce que l'individu comporte de plus faible en lui, et qui nie tout aussi bien la dimension tragique et la tentation héroïque de l'homme.


Jamais une évolution historique ne s'est réalisée à une telle vitesse. Le temps s'est accéléré, et une rupture générationnelle a scindé le siècle. La génération née dans les années soixante a été profondément marquée par les nouveaux habitus, qui se traduisent aussi bien dans les goûts, les comportements, que dans les tics physiques. La télévision montre maintenant volontiers des visages, par exemple ceux des présentateurs de journaux, dont la physiologie, l'apparence, le « look », le style, les mimiques, singent les expressions américaines ; et l'on voit même ces facies dans les relations quotidiennes, les tonalités de langage, les remuement d'yeux et de bouche, les stéréotypes de langage, directement puisés dans les séries hollywoodiennes. Et combien de nos compatriotes, maintenant, s'adressent à autrui en mâchouillant la petite gomme!


Les revendications récurrentes d'une « bouffe » saine, de la nécessité de prendre le temps de vivre, d'échapper aux contraintes de la société moderne, se présentent de plus en plus comme des slogans qui prennent à contre-pied la réalité manifeste d'une existence de plus en plus dévorée par l'american way of life. Et si une telle nécessité, imposée par les conditions de travail, de transport, la déstructuration de la vie familiale, a pu susciter un certain malaise pour ceux qui étaient habitués à un régime plus authentique, la génération récente n'y voient plus aucun inconvénient, comme elle prise sans réel problème la musique populaire produite par des groupes français, mais accompagnée de paroles en anglais.


La vie sociale et politique n'est pas indemne de cette contamination. Le style américain a imprégné nos réflexes et notre vision de l'action. La judiciarisation s'est immiscée partout, et il n'est guère plus de domaines où il soit permis de faire intervenir la justice, tant individuellement que collectivement. Tout est devenu matière à chicane, travers qui engraisse particulièrement la gente avocaillonne. Même phénomène pour la secte des psychologues, adepte des cellules payées aux frais du contribuable. Il faut de même travailler sa libido, son mental, et coacher sa carrière. Si l'on ne se satisfait pas de la vie matérialiste, on peut opter pour la religiosité, qu'on offre à la carte. Et comme on est soit victime, soit coupable, dénonciations, pénitences sont de règle. Les tribulations de DSK et Cahuzac donnent le ton de ce que devient notre vie politique, qui va immanquablement échouer de plus en plus dans des émissions d'auto-critique télévisuelle, entre quatr(z) yeux, avec gros plans et voix mélo-dramatisées, shows grotesques importés des USA.


De même, comme l'on sait, le système politique ressemble de plus en plus au duo démocates/républicains. C'est une évolution sur laquelle on ne reviendra pas, mais qui enferme tout débat dans un faux dilemme, entre deux styles possibles d'une même réalité civilisationnelle. Le choix étant ce qu'il est, il est normal que, comme en Amérique, l'abstention soit de plus en plus fréquente, d'autant plus que les « grands candidats » sont de plus en plus sélectionnés lors de « primaires », sans compter le poids des revendications ethniques et confessionnelles.


Les relations avec l'agent ont pris aussi cet aspect obscène des perversions exhibitionnistes, puisqu'il n'est désormais plus « tabou » d'en révéler crûment l'intérêt qu'on y porte, sinon même l'amour qui lie à lui. C'est ainsi que Sarkozy révélait élégamment son « projet de vie » postprésidentielle : "Je fais ça [président] pendant cinq ans, et ensuite, je pars faire du fric comme Clinton, 150 000 euros la conférence." Ce qui fut fait, il est vrai à la suite d'américanophiles avérés comme Gorbatchev ; Schröder, Aznar, Blair... L' « empire » sait rétribuer, par des gages substantiels, ses domestiques. Les « affaires » qui défraient la chronique depuis un certain temps ne sont guère que des « accidents » d'une tendance lourde, qui mêle existence et flouze. Nos écoliers ont désappris à rêver d'être constructeurs de ponts pour s'imaginer financiers...


Ce ne sont là que des « signes » d'une américanisation qui a gangrené sournoisement la France, une France qui n'est plus dans la France. Et il serait hasardeux, si l'on n'y prête attention, de considérer que tout ce qui bouge contre sa représentation officielle, aussi répugnante à tout point de vue soit-elle, en est l'exact opposé.


Le cardinal André Vingt-trois, souvent très perspicace, dans un entretien récent au quotidien La Croix, a tenu à mettre en garde conte certaines illusions sur un hypothétique « revival » de l'Eglise « […] notre expérience ecclésiale française véhicule une vision inconsciente d’une coïncidence entre l’Église et la société, entre l’Église et le pouvoir. Coïncidence qui n’est plus revendiquée de façon symétrique depuis la Révolution française. Il faut intégrer l’idée que l’on n’est pas français et automatiquement catholique. Nous sommes passés d’un christianisme sociologique à un christianisme de choix. »


Je crois qu'en élargissant cette remarque judicieuse à l'ensemble de la France, et plus précisément aux mouvements qui s'en réclament comme d'un signe d'identité, on peut avoir un peu plus de clarté sur l'état présent, et sur les perspectives d'avenir.


En quoi la « manif pour tous » et le « Printemps français » seraient-ils des mouvements « subversifs » ? Existe-t-il une différence essentielle entre eux et les agitations, même d'apparence contraire, comme l'antiracisme ou les revendications gay qui ont marqué les vingt dernières années ?


Présentée ainsi, cette question peut paraître provocatrice.


Certes, l'on n'aura pas la cruauté de s'arrêter sur les liaisons opaques qu'entretiennent, via l'European Alliance for Freedom, un certain nom de « leaders » de ces mouvement « patriotes » de contestation avec des sources de subversion américaines (subversion de l' « ancien monde », bien sûr). A vrai dire, ils semblent particulièrement infestés par des virus venus des USA, à commencer par Christine Boutin, cette passionnaria de bénitier.


On ne reviendra pas non plus sur les accointances plus que douteuses entre une Frigide Barjot, contemptrice des débordements « extrémistes », et l'UMP, et même Sarkozy, qui l'a rencontrée. Toutes ces reptations sentent évidemment la combinaison politiciennes.


Plus sérieusement, on s'attardera sur les similitudes entre la protestation contre le mariage gay, et le mouvement dit du « Tea Party », qui a tant marqué la vie politique américaine des quatre dernières années.


On relèvera d'abord que ce « soulèvement », dont, certes, certaines revendications recoupent celles du Front national, n'a pas de rapport direct avec la mouvance nationaliste. Ses membres sont des gens « normaux » (si l'on peut dire, pour imiter « notre » président), de souche et souvent catholiques, des personnes sans problèmes, intégrées, qui s'insèrent très bien dans la société actuelle, pour peu qu'elle ne présente pas des excès et des dérives regrettables. On ne trouve pas non plus d'organisation stricte, de chefs incontestés, de professionnels de la politique. On y cultive un patriotisme serein, pas du tout agressif, et on y répudie tout embrigadement. L'origine sociale de ses membres se situe dans les classes moyennes, et on se réclame des « valeurs » traditionnelles. Même la couleur des signes distinctifs possède son équivalent : jaune pour le Tea Party, rose pour la « manif pour tous ». Les femmes sont bien représentées à la tête, Michelle Bachmann et Sarah Palin pour l'un, Frigide Barjot pour l'autre (et Béatrice Bourge pour le Printemps français). Les deux courants tentent aussi d'influer sur les partis de « droite », sur les Républicains pour le premier, sur l'UMP pour le second.


Les commentateurs n'ont pas manqué de constater le pouvoir de nuisance que pouvaient avoir ces courants conservateurs pour les partis de pouvoir droitiers. Cela est aussi vrai pour le parti républicain que pour l'UMP, et même pour le Front national, dont nombre d'électeurs peuvent être séduits, notamment lors des élections municipales de 2014.


Tout compte fait, ce serait bien là l'un des objectifs de la manœuvre conduite par Frigide Barjot. Mais une telle stratégie, de ce point de vue, présente d'autres « avantages ». Outre qu'elle ravive la dichotomie gauche/droite, progressistes/conservateurs (et en cela elle aide le système à donner l'illusion d'un choix), elle élude de problème de fond de la crise qui mine la société, dont la question du mariage n'est qu'un symptôme.


A se cantonner sur des problèmes sociétaux, on renforce la vision convenue du postmodernisme, qui présente les choix de vie comme des options discutables à loisir, et tout à fait légitimes, à condition de ne pas mettre en cause le socle même, la roche sur lequel il est érigé, à savoir la marchandisation du vivant, et l'abolition des identités collectives, des particularités civilisationnelles. Ainsi, des libertariens, proches du Tea Party, aux Etats-Unis, ont-ils considéré que, toute compte fait, comme il s'agit de la gestion privée de sa propre vie, on a tout à fait le droit, entre personnes du même sexe, de « contracter » un mariage. La plupart des responsables de l'UMP pensent la même chose, nonobstant les impératifs d'enfumage électoral.


Bien sûr, à titre individuel, tout participant à la « manif pour tous » ou au « Printemps français » assurera combattre la dimension mercantile et individualiste du « mariage pour tous », et le déracinement du peuple français. Et il est bien qu'il en soit ainsi. Cependant, comment ne pas voir une contradiction entre cette profession de foi, et la liaison dangereuse qu'on peut entretenir avec des personnages politiques dont les liens avec le libéralisme et l'Amérique ne sont mêle pas un secret ?

 Claude Bourrinet

 

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